Jeu de perles de verre de type « est-ouest » inspiré par la discussion de Jean-François Billeter dans le chapitre 9 de son livre L’art chinois de l’écriture (Genève, Skira, 1989). Le jeu consiste en trois volets : deux volets avec deux tropes et une sous-sentence chacun, dont on dérive finalement la sentence dans le troisième volet. Le jeu conclut par un épilogue.

Volet I : thèse – l’Occident

Trope I.1. Les marionnettes, sans conscience, automatiques, ont des mouvements plus parfaits que les danseurs, conscients.

H.v.Kleist, peu avant sa mort par le suicide, a écrit un essai Sur le théâtre des marionnettes. Dans cet essai, qui a la forme d’un dialogue philosophique, un danseur professionnel exprime son admiration pour les marionnettes, parce qu’ils n’ont pas de conscience ; tout est automatisme, tout est selon les lois de la physique, et en particulier de la pesanteur. Les danseurs humains n’ont pas la perfection des marionnettes, parce qu’ils possèdent la conscience, qui ne s’accorde pas toujours bien avec les automatismes du corps. Pour atteindre la perfection dans les arts, conclut le danseur, il faudrait être un dieu (conscience pure, infinie) ou une marionnette (manque total de conscience). L’homme, pour son plus grand malheur, n’est ni l’un ni l’autre. Parlant du manque de grâce qu’on voit souvent chez les danseurs, même les professionnels, il dit :

« De telles erreurs sont inévitables depuis que nous avons mangé du fruit de l’Arbre de la Connaissance. Mais le Paradis est verrouillé, et le Chérubin à nos trousses ; il nous faudrait donc faire le tour du monde pour voir s’il n’est peut-être pas rouvert par derrière. »

Trope I.2. Un animal, sans conscience, fait de l’escrime plus parfaitement que l‘homme, conscient.

Cette conclusion paradoxe vient à la fin d’un dialogue où les deux interlocuteurs racontent des histoires troublantes. Le danseur raconte notamment son expérience avec un ours apprivoisé qui savait faire de l’escrime, ou tout au moins parier les coups d’un escrimeur avec sa griffe droite, mais parfaitement, parce que la conscience humaine lui manquait. Quoique bon escrimeur, le danseur se trouve tout à fait déconcerté. « Non seulement l’ours parait toutes mes attaques, comme le premier escrimeur du monde, mais (ce en quoi aucun escrimeur au monde ne l’eût imité) il ne répondait pas même à mes feintes : son œil dans le mien, comme s’il avait pu lire dans mon âme, il restait griffe levée, prêt à frapper, et quand mes attaques n’étaient qu’esquissées, il ne bougeait pas. »

Il dit en outre « que seul un dieu pourrait, dans ce domaine, se mesurer à la matière ; et que c’était là le point où les deux extrémités du monde circulaire venaient se retrouver. »

« Par conséquent, lui dis-je un peu songeur, nous devrions manger une fois encore du fruit de l’Arbre de la Connaissance, pour retomber dans l’état d’innocence ?

Sans aucun doute, me répondit-il ; c’est le dernier chapitre de l’histoire du monde. »

Sous-sentence I : L’être sans conscience, non semblable à l’homme, peut exécuter les aptitudes complexes parfaitement.

Volet II : antithèse – l’Orient

Trope II.1. Le cuisinier chinois Ding a pu perfectionner, en l’automatisant, le jeu du couteau dans la boucherie

Dans l’apologue taoïste de Zuangzhi, le cuisinier Ding « dépeçait un bœuf pour le prince Wenhui. » Il accomplit cette opération avec son couteau sans hésitation aucune, mais rythmiquement, comme s’il se livrait à une danse. Devant l’admiration du prince, Ding explique : « Lorsque j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le bœuf devant moi… aujourd’hui je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. » Donc, il a pu automatiser complètement son activité, qui semble s’accomplir d’elle-même.

Trope II.2. Le maître japonais Takuan a pu perfectionner, en l’automatisant, le jeu de l’épée dans l‘escrime

Le maître Takuan dans son traité sur l’art de l’escrime décrit l’escrimeur qui se perfectionne à un tel point qu’il ne se bat plus consciemment contre son adversaire mais qu’il est simplement toujours là où il devrait être, sans y penser ; c’est comme si l’épée de l’escrimeur se conduisait d’elle-même.

Ce traité est évoqué par Eugen Herrigel, auteur du livre sur Le Zen dans l’art du tir à l’arc, qui a été frappé par la similitude de l’essai de H. v. Kleist avec les propos exprimés par le Japonais. Sans doute Herrigel pense à l’histoire de l’ours escrimeur chez Kleist ; il s’agit en effet dans les deux cas du même principe de l’automatisation qui devient si complète que le « sujet » de l’action peut se dispenser du volontaire et de la réflexion qui l’accompagne.

Sous-sentence II : L’homme, comme l’être sans conscience, peut perfectionner les aptitudes complexes en les automatisant.

 Volet III – synthèse

Sentence : L’homme, semblable à l’être sans conscience, peut perfectionner les aptitudes complexes en les automatisant au lieu de les faire sous la direction de la conscience volontaire.

Selon Billeter, le problème de Kleist, qui l’a poussé au suicide peu après, est la dichotomie de l’automatique et du volontaire. S’ils s’accordent mal, il faut trouver le moyen de supprimer ou l’un ou l’autre, ce qui est impossible, sauf dans des situations extrêmes que l’homme peut provoquer ou vivre de temps en temps. D’un autre côté, dit Billeter, les Asiatiques ont pu résoudre le problème à leur satisfaction en harmonisant soigneusement le volontaire et l’automatique, ne privilégiant ni l’un ni l’autre, mais en perfectionnant les gestes de l’automatique sous la direction générale du volontaire.

Si Kleist eût pu connaître cette tradition asiatique, poursuit Billeter, il n’aurait pas eu à se suicider, et au lieu de se donner la mort il aurait peut-être écrit un Supplément au théâtre des marionnettes, « annonçant… que la découverte d’un ancien texte chinois rapportant les réflexions d’un boucher l’obligeait à reconsidérer ses idées sur le salut de l’homme et le dernier chapitre de l’histoire du monde. La conclusion eût été que l’homme peut se libérer du péché et recouvrer son innocence en passant à des régimes supérieurs d’activité. » (p. 277)

Billeter contraste cette poursuite de l’harmonie interne avec les débats tourmentés qui ont caractérisé le Romantisme et les arts du XXe siècle en Occident. Il voit dans les expériences outrées des Romantiques et de leurs successeurs une tentative d’échapper à la tyrannie de la conscience pour embrasser et libérer les pouvoirs secrets du corps. Si Rimbaud voyant a voulu un « dérèglement de tous les sens » comme préalable à la vraie poésie, Billeter pour sa part appelle à un ajustement ou un règlement supérieur de tous les sens qui permettra cette harmonie de l’automatique et du volontaire dont il est question.

Billeter propose donc que le problème que Kleist pose est insoluble seulement si nous restons à l’intérieur de notre propre culture occidentale. Si nous adoptons une perspective plus large, une perspective mondiale et non pas européenne, nous trouverons des solutions peut-être à tous les problèmes dont nous avons désespéré de trouver la solution au fil des siècles.

Épilogue

« C’était là le point où les deux extrémités du monde circulaire venaient se retrouver…. c’est le dernier chapitre de l’histoire du monde. » (Kleist)